Poésie plein la bouche

Une rencontre en partenariat avec le Printemps de la poésie

 

Ces deux-là ne sont pas du style à confiner leurs mots dans un livre : Emanuel Campo et Matthieu Corpataux aiment donner de la voix, du son, de la mastication à leur poésie. Ils s’emparent du quotidien, de ce qui leur passe sous les yeux, et pourquoi pas de sucre roux, de kebab, de questions de société, de souvenirs d’enfance, de google et de références textuelles ; de tout cela et plus encore pour nous embarquer dans leur univers décomplexé. Ils osent être terre-à-terre sans se priver de raffinements littéraires. Raymond Carver n’est jamais très loin de leur inspiration made in USA dans ce qu’elle a de meilleur : une poésie immédiate, simple, affranchie des formes traditionnelles. Deux poètes qui décloisonnent le genre en toute liberté : ça nous en bouche un coin et ça fait du bien.

Emanuel Campo et Matthieu Corpataux se rencontrent ici pour la première fois et échangent sur leur démarche et les enjeux de la poésie aujourd’hui. 

 

 

Le programme complet du Printemps de la poésie ICI

 

MATTHIEU CORPATAUX

Né en 1992. Matthieu Corpataux fonde l’Epître en 2013, une revue en ligne et en papier centrée sur la relève littéraire. Depuis 2014, il dirige la maison d’édition des Presses littéraires de Fribourg qu’il a fondée cette même année avec Luca Giossi. En 2019, il est nommé à la direction du Salon du livre de Fribourg, qu’il rebaptise Textures. Sucres est son premier recueil de poésie (éd. de l’Aire, collection Métaphores, 2020). Il vit à Fribourg. 

 

EMANUEL CAMPO

Né en 1983 en Suède. Entre poésie, théâtre, performance et musique, Emanuel Campo évolue librement. Il est notamment actif au sein de Etrange Playground, une compagnie pluridisciplinaire tournée vers les écritures contemporaines et la poésie. Aux éditions de la Boucherie littéraire, il publie Maison. Poésies domestiques (2015) et Faut bien manger (2019), un texte actuellement en lice pour le Prix des Découvreurs. Entre ces deux publications, son recueil Puis tu googlas le sens du vent pour savoir d’où il venait paraît aux éditions Gros Textes (2018). Il vit à Lyon. 

 

À lire : 

Matthieu Corpataux, Sucres, éd. de l’Aire, 2020

Emanuel Campo, Faut bien manger, éd. la Boucherie littéraire, 2019 ; Puis tu googlas le sens du vent , éd. Gros textes, 2018 ; Maison. Poésies domestiques, éd. la Boucherie littéraire, 2015

Jean STAROBINSKI – cent ans

17 novembre 2020 : Jean Starobinski aurait eu cent ans aujourd’hui. Si l’homme s’est éteint en mars 2019, sa pensée reste puissamment éclairante. Critique littéraire hors norme, historien des idées, médecin, spécialiste du Siècle des Lumières, Jean Starobinski – en sublime passeur – aura voué sa vie à nous permettre de mieux comprendre les œuvres et notre temps.

En 2016, nous avons eu la chance d’accueillir la dernière intervention publique du savant. C’était au Palais Eynard, grâce à l’étroite collaboration de l’université de Genève. Les photographies ci-dessous, signées Magali Girardin, en font revivre des instants.

Pour saluer sa mémoire, cette lettre inédite du poète et critique Martin Rueff, actuel titulaire de la chaire de littérature du 18e siècle autrefois occupée par le maître.

Genève, le 28 juin 2016. À l’occasion de la sortie du livre “La beauté du monde” (éd. Gallimard), au Palais Eynard. © MRL 2016 – Magali Girardin

 

 

Lettre à Jean Starobinski de Martin Rueff

 

           Cher Jean, il y a plus d’un an que vous êtes trop loin pour que nous puissions vous adresser la parole, et que votre douceur nous manque ; il y aura aujourd’hui cent ans que vous naissiez.

            Comment vous écrire pour vous dire ce qu’on ne dit qu’aux vivants : bon anniversaire ? Comment vous dire ce qui nous attache à vous et qui reste si intensément présent pour nous ? Comment vous dire aussi ce que vous voudriez savoir et qui fait le prix des correspondants lointains, ce qu’est devenu le monde depuis que vous l’avez quitté ? C’est cela sans doute que vous voudriez savoir de nous.

            Votre parole nous manque, votre regard nous manque et ce n’est pas tant à l’écrivain que vous êtes que je pense : c’est au professeur. Comment aurait-il accueilli ce qui agite aujourd’hui les universités ? A l’heure où, sous le triple coup de la mutation climatique qui détruit notre monde, de la dérégulation économique et de l’explosion des inégalités sociales, il semble que la « nouvelle universalité » ce soit, selon les mots douloureux de Bruno Latour, de « sentir que le sol est en train de céder », votre enseignement, avec sa puissance d’hospitalité et de formulation, nous fait défaut.

            Je fais le pari que vous n’auriez pas craint de voir l’université débattre de toutes les questions d’identité ; que vous n’auriez pas eu peur d’expliquer que les Lumières ne sont pas ce squelette décharné qui sert aujourd’hui d’épouvantail aux ignorances de tous bords ; que vous auriez tenu à rappeler que l’émancipation est leur programme, et l’universalité des droits l’énoncé d’un problème et non l’affirmation butée d’une solution toute faite. Vous auriez dit que les Lumières qui créèrent les sciences humaines ne se détournaient pas des religions, mais qu’elles s’en obsédaient à chaque fois qu’elles redoutaient, parce qu’elles les constataient, les empiètements du théologique et du politique.

            Vous auriez convoqué les poètes. Vous auriez évoqué vos auteurs chéris, le ramage de Diderot, la fête de Rousseau, la joie bouleversante de Mozart, la délicatesse déchirante de Chardin. Vous auriez affirmé les pouvoirs de l’intelligence quand elle s’assortit de l’inquiétude de la sensibilité. Vous auriez dit, comme dans votre Montesquieu de 1953 que la modération, loin d’être un « rétrécissement », « implique une perpétuelle vigilance ». A l’heure des tonitruements, votre modération est un bien précieux qu’il faut chérir.

            De notre part, en guise de cadeau d’anniversaire, autour de la table fleurie, nous voudrions vous offrir deux de vos livres, fraîchement édités : Le Corps et ses raisons et Histoire de la médecine, le premier que vous aviez construit pour le confier au Seuil, le second qui remonte à 1963 et que Nicolas Bouvier vous avait demandé d’illustrer. Des mains fidèles tendent ces livres vers vous comme un retour facétieux à l’envoyeur.

            Vous qui étiez si grave, vous aimiez distinguer dans la vie la facétie comme une des plus jolies figures de la grâce. J’aimerais qu’Hésiode l’ait distinguée parmi les muses enchanteresses, car c’est de la facétie que je voudrais me réclamer ce matin pour fêter votre centenaire.


Martin Rueff
Genève, le 17 novembre 2020

 

Genève, le 28 juin 2016. Dédicace à l’occasion de la sortie du livre “La beauté du monde” (éd. Gallimard), au Palais Eynard. © MRL 2016 – Magali Girardin

Genève, le 28 juin 2016. Martin Rueff, Jean Starobinski et Michel Jeanneret à l’occasion de la sortie du livre “La beauté du monde” (éd. Gallimard), au Palais Eynard. © MRL 2016 – Magali Girardin



Deux livres de Jean Starobinski sortis en librairie en novembre

 

Le Corps et ses raisons (éd. Seuil), où quand le corps devient un espace de quête du se

ns. Jean Starobinski avait conçu l’ouvrage de son vivant et demandé à Martin Rueff d’en écrire la préface. Il nous arrive là, comme un joyeux clin d’œil de l’au-delà.

Histoire de la médecine (éd. Héros-Limite), une réédition établie et annotée par l’historien de la médecine Vincent Barras. Le livre a été publié une première fois en 1963, aux Editions Rencontre. L’iconographie était alors signée par Nicolas Bouvier. On la retrouve ici, toujours aussi captivante.

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