Sur les chemins… Une rencontre avec Claude Dourguin, David Bosc et Joël Vernet

jeudi 26 septembre 2013 20h

Les herbes hautes, les bosquets, la luminosité du ciel, les odeurs de l’humus, des souches, les grésillements sont autant de sources de rêveries, de réflexions et d’écriture. Les chemins arpentés par les écrivains, à deux pas de leur domicile ou à l’autre bout du monde, sont le fil des textes, souvent inclassables, de Jean-Jacques Rousseau, Julien Gracq, Charles-Albert Cingria, Gustave Roud ou encore Nicolas Bouvier. Claude DourguinDavid Bosc et Joël Vernet s’inscrivent dans cette lignée. Réunis à l’initiative de Doris Jakubec qui modérera la rencontre, ces trois auteurs proposeront un parcours dans leur œuvre récente avant d’échanger sur l’écriture du paysage et du monde en mouvement.

Claude Dourguin, qui a marché le long de beaucoup des chemins empruntés par Jean-Jacques Rousseau, lira des extraits de Les Nuits vagabondes (Isolato, 2008), Chemins et Routes (Isolato 2010) et Ciels de traîne (Corti, 2011). David Bosc lira des pages de La claire fontaine (Verdier, 2013) et Joël Vernet présentera des passages de Vers la steppe (Lettres Vives, 2011) et Rumeur du silence (Fata Morgana, 2012).

Doris Jakubec est professeure honoraire de littérature romande à l’Université de Lausanne. Elle a notamment dirigé le Centre de recherches sur les lettres romandes (1981-2003). Elle a présidé la MRL jusqu’à ce printemps; c’est pour la remercier que nous lui avons donné carte blanche pour cette soirée.
Claude Dourguin

«Franchissements inhabituels les sentiers écartés dédaignent le droit chemin. Ils accèdent ainsi où, à l’ordinaire, les voies convenues ne mènent pas. Ils ouvrent sur le secret sinon sur l’inconnu, débusquent les réalités modestes, les concrètes présences (les routes préfèrent l’abstrait). Voies dérobées de l’exploration du sensible, ils en établissent la géographie concrète.»

Claude Dourguin, Écarts (éd. Champ Vallon, 1994)

Ciel de traîne (éd. Corti, 2011)

Livres, moments — ici-bas regarder, s’occuper de la terre, écrire, voyager —, musiques, paysages, peintures, rencontres qui ont ébranlé, perturbé, il s’agit de traces laissées et de ce qui vient après, perspective neuve, décapée, mieux visible, déroutante parfois, ce qui s’installe à leur suite : des rêveries et leurs cours. Il s’agit de bonheur — l’esprit trouve là son plus heureux régime, rapide, vif plein de surprises — et de reconnaissance. Car le mouvement, l’élan, davantage, le pouvoir germinatif c’est à l’extérieur de soi qu’il se trouve, presque toujours c’est à d’autres que nous le devons. Aussi vers, réflexions, nulle lassitude jamais à les faire revenir, les écouter, se laisser habiter par leurs «petite(s) phrase(s)».

Le ciel de traîne est une fête.

Claude Dourguin grandit et étudie à Paris, une ville dont elle s’éloigne alors volontiers pour de longues promenades dans les forêts.  Puis, elle s’installe au sud des Alpes, où elle travaille la terre, dans un ermitage d’où elle éprouve «la réalité rugueuse à étreindre», «les présences terrestres, la fin du dualisme, la poésie ici et maintenant, la vie lente en province». Elle choisit un lieu «où se retirer, maintenir un monde qui disparaît tenu pour fondateur — vieil accord de l’homme et de son lieu terrestre», un lieu duquel partir pour parcourir le monde et ses chemins, en solitaire. Elle se rend en Italie, en Laponie, mais aussi dans de nombreuses autres régions du Nord de l’Europe, aux États-Unis, en Russie ou sur les rives du Léman. «L’écriture, l’engagement en écriture est lié à ce choix de vie, à ses itinéraires — réflexions sur la peinture, évocations des paysages, de leurs moments, échos, répons des uns aux autres, déambulations et flâneries de toutes sortes», précise-t-elle.
Elle a publié des textes aux éditions Solaire-Fédérop, Champ Vallon, Corti et Isolato et a collaboré à de nombreuses revues, parmi lesquelles Po&sie, La Nouvelle Revue Française, Europe et la Revue des Belles Lettres.

David Bosc

«Au soir, les jupes encore humides d’avoir frotté les sols, la Piémontaise rejoignit Courbet dans sa chambre au bout du couloir. Comment s’appelait-elle? Elle vint s’asseoir sur lui, ses deux mains en appui sur le gros ventre qu’elle repoussait doucement pour se faire de la place. L’association charnelle de deux corps quels qu’ils soient tombe toujours sous le sens. Si l’on entend faire jouir, si l’on veut jouir l’un de l’autre, aucun obstacle qui ne se change en point d’appui, et parfois en point d’orgue.»

David Bosc, La claire fontaine (éd. Verdier, 2013)

La claire fontaine (éd. Verdier, 2013)

L’homme qui venait de franchir la frontière, ce 23 juillet 1873, était un homme mort et la police n’en savait rien. Mort aux menaces, aux chantages, aux manigances. Un homme mort qui allait faire l’amour avant huit jours.

En exil en Suisse, Gustave Courbet s’est adonné aux plus grands plaisirs de sa vie : il a peint, il a fait la noce, il s’est baigné dans les rivières et dans les lacs. On s’émerveille de la liberté de ce corps dont le sillage dénoue les ruelles du bourg, de ce gros ventre qui ouvre lentement les eaux, les vallons, les bois.

Quand il peignait, Courbet plongeait son visage dans la nature, les yeux, les lèvres, le nez, les deux mains, au risque de s’égarer, au risque surtout d’être ébloui, soulevé, délivré de lui-même.

De quel secret rayonnent les années à La Tour-de-Peilz, sur le bord du Léman, ces quatre années que les spécialistes expédient d’ordinaire en deux phrases sévères : Courbet ne peint plus rien de bon et se tue à force de boire ?

Ce secret, éprouvé au feu de la Commune de Paris, c’est la joie contagieuse de l’homme qui se gouverne lui-même.

David Bosc, né à Carcassonne en 1973, a vécu en Provence, puis à Sienne, Paris, Varsovie et travaille désormais à Lausanne. Il a traduit le poète Dino Campana et la correspondance de Jonathan Swift. Il est l’auteur de trois romans: Sang lié (Allia, 2005), Milo (Allia, 2009) et La claire fontaine (Verdier, 2013).

Photographie: Frédéric Bosc

Joël Vernet

«Le difficile n’est pas d’écrire mais de vivre, d’habiter au mieux ce monde qui devient de jour en jour inhabitable. Le vrai combat, celui qui mérite d’être souligné, est celui pour le toit et le pain. Je n’en vois pas d’autres qui m’apparaissent nécessaires d’énoncer. Je n’ai jamais cherché ni la joie ni la peine, mais quelques grandes blessures m’ont volé la merveille de toute enfance alors, pour tenir debout, j’ai dû m’employer à inverser la rotation, à célébrer plutôt qu’à médire, qu’à maudire. Le temps nous est compté. Mon arc de mots, si pauvre, cherche désespérément les terres de l’essentiel où l’on peut se blottir contre un feu ou contre une épaule. (…) Pour la marche, le poème me suffit. C’est un simple bâton qui ne s’encombre pas des travers de la littérature.  En effet, le poème protège tout éclat. Je ne suis pas certain qu’il en soit toujours de même dans les épopées romanesques, dans nos manières de raconter. L’éclair y perd toujours quelque chose et c’est l’éclair, lui seul, qui me tient en éveil et m’éveille.»

Joël Vernet, Le Matricule des anges, mai-juillet 2003, propos recueillis par Marc Blanchet

Rumeur du silence, dessins de Michel Potage (éd. Fata Morgana, 2012)

«Nous restons là, immobiles, éblouis dans la maison qui sort à peine de la nuit, de l’hiver. Nous n’allons plus très loin sous ce vaste ciel qui est notre plus beau livre de lecture. Les jours en tournent les pages et la ferveur ne retombe jamais, jamais. Il nous faudrait pouvoir chanter chaque seconde de cette vie brute, si ordinaire, en dévoiler toutes les péripéties faites de sommeil, de rêveries, de promenades, d’attente et de songes.»

Joël Vernet est né en 1954 dans un  village aux confins de la Haute-Loire et de la Lozère. Dès les années 1975, il entreprend plusieurs voyages à travers le monde qui le conduiront en Afrique, en Asie, en Europe. Il a vécu deux ans à Alep (Syrie).

Il a publié plusieurs livres chez Lettres Vives, Fata morgana, Cadex Editions, l’Escampette, La Part des anges, Le Temps qu’il fait, La Part commune,  tous des livres inclassables, ni poèmes véritables ni journaux de voyages, où sont célébrés le minuscule et l’immense, le proche et le lointain. Il travaille avec des photographes (Michel Castermans, Françoise Nunez, Bernard Plossu, Pierre Verger) et de nombreux peintres, en particulier Jean-Gilles Badaire. Il vit dans un petit village au sud de Lyon.

 

Sur les chemins… Une rencontre avec Claude Dourguin, David Bosc et Joël Vernet David Bosc -©Bernard Plossu

Entrée: 10.- / 8.-
Apéritif offert à l’issue de la rencontre
Réservation conseillée: info(at)m-r-l.ch
ou au +41 22 310 10 28

 

© 2020 MRL
Ce site Wordpress a été développé à Genève par thelab.ch